Accueil
|
|
|
|
C. Lévi-Strauss, "Les leçons de la linguistique" (Préface à R. Jakobson, Six leçons sur le son et le sens, Minuit, 1976) Un livre signé Roman Jakobson n'a pas besoin de préface, et je n'aurais pas assumé l'honneur écrasant d'en écrire une si Jakobson lui-même n'avait souhaité que j'apporte ici mon témoignage d'auditeur, et aussi, me permettrai-je d'ajouter, de disciple. En effet, ces leçons vieilles d'un tiers de siècle — que leur auteur se décide enfin à publier après en avoir si souvent formé le projet, chaque fois retardé par des tâches plus pressantes — sont les premières que je l'entendis professer à l'École libre des hautes études de New York, durant cette année 1942-1943 où nous commençâmes à fréquenter réciproquement nos cours. En les lisant aujourd'hui, mon esprit retrouve l'excitation ressentie il y a trente-quatre ans. A cette époque, je ne savais à peu près rien en linguistique et le nom de Jakobson m'était inconnu. C'est Alexandre Koyré qui m'éclaira sur son rôle et nous mit en rapport. Encore sous le coup des difficultés que, du fait de mon inexpérience, j'avais rencontrées trois ou quatre ans auparavant pour noter correctement des langues du Brésil central, je me promis d'acquérir auprès de Jakobson les rudiments qui me manquaient. En fait, son enseignement m'apporta tout autre chose et, est-il besoin de le dire, bien davantage : la révélation de la linguistique structurale, grâce à quoi j'allais pouvoir cristalliser en un corps d'idées cohérentes des rêveries inspirées par la contemplation de fleurs sauvages, quelque part du côté de la frontière luxembourgeoise au début de mai 1940, et les sentiments ambigus, mélange d'enthousiasme et d'exaspération, qu'un peu plus tard, à Montpellier — où, pour la dernière fois de ma vie, j'exerçai un court moment le métier de professeur de philosophie — avait éveillés en moi la lecture des Catégories matrimoniales et relations de proximité dans la Chine ancienne de Marcel Granet, en raison, d'une part, de la tentative qui s'y manifestait pour constituer des faits apparemment arbitraires en système et, d'autre part, à cause des résultats d'une complication improbable auxquels cette tentative aboutissait. Ce qu'au contraire la linguistique structurale devait m'apprendre, c'est qu'au lieu de se laisser égarer par la multiplicité des termes, il importe de considérer les relations plus simples et mieux intelligibles qui les unissent. En écoutant Jakobson, je découvrais que l'ethnologie du XIXe siècle et même du début du XXe s'était contentée, comme la linguistique des néogrammairiens, de substituer « des problèmes d'ordre strictement causal aux problèmes des moyens et des fins » (p. 49). Sans jamais décrire vraiment un phénomène, on se contentait de renvoyer à. ses origines (p. 25). Les deux disciplines se voyaient ainsi confrontées à « une multitude écrasante de variations », alors que l'explication doit toujours se donner pour but de «montrer les invariants à travers la variété » (p. 29). Mutatis mutandis, ce que Jakobson disait de la phonétique s'appliquait aussi bien à l'ethnologie : « Il est vrai que la matière phonique du langage a été étudiée à fond, et que ces études, surtout au cours des cinquante dernières années, ont donné des résultats brillants et abondants ; mais, la plupart du temps, on a étudié les phénomènes en question abstraction faite de leur fonction. Dans ces conditions, il a été impossible de classifier ces phénomènes et même de les comprendre » (p. 4o). En ce qui concerne les systèmes de parenté, qui dès cette année 1942-1943 faisaient l'objet de mon cours, des hommes comme van Wouden (dont je ne connaissais pas encore l'oeuvre) et Granet avaient eu le mérite de dépasser ce stade, mais sans s'affranchir de la considération des termes pour s'élever à celle des relations. Ne pouvant saisir par ce biais la raison des phénomènes, ils s'étaient condamnés à la tâche sans issue de chercher des choses derrière les choses, avec le vain espoir d'en atteindre de plus maniables que les données empiriques auxquelles leurs analyses se heurtaient. Mais, imaginaires ou réels, on peut dire de n'importe quels termes ce que Jakobson écrit ici sur l'individualité phonique des phonèmes : « Ce qui importe (...) ce n'est pas du tout l'individualité (...) de chacun d'eux, vue en elle-même et existant pour elle-même. Ce qui importe, c'est leur opposition réciproque au sein d'un système (...) (p. 85). Ces vues novatrices, au devant desquelles me portait ma propre réflexion sans que j'eusse encore l'audace ni l'outillage conceptuel nécessaires pour les mettre en forme, étaient d'autant plus persuasives que Jakobson les exposait avec cet art incomparable qui fait de lui le plus éblouissant professeur et conférencier qu'il m'ait jamais été donné d'entendre ; le texte qu'on va lire en restitue pleinement l'élégance et la force démonstrative. Car ce n'est pas la moindre valeur de ces pages que de témoigner, pour tous ceux qui n'eurent pas la chance d'écouter Jakobson, ce que furent et ce qu'en sa quatre-vingtième année continuent d'être ses conférences et ses cours. Servis par un talent oratoire égal à lui-même en quelque langue où Jakobson choisisse de s'exprimer (même si on le suppose sans commune mesure avec celui qu'il déploie dans sa langue maternelle), ces cours développent une argumentation tout à la fois limpide et rigoureuse. Jamais Jakobson ne prolonge des développements abstraits et parfois difficiles sans les illuminer par des exemples tirés des langues les plus diverses et, souvent aussi, de la poésie et des arts plastiques contemporains. Un recours systématique aux grands penseurs — stoïciens, scholastiques, rhétoriciens de la Renaissance, grammairiens de l'Inde, d'autres encore — traduit un souci constant de mettre les idées neuves en perspective, et d'imprimer dans l'esprit des auditeurs le sentiment d'une continuité de l'histoire et de la pensée. Chez Jakobson, l'ordre de l'exposition suit pas à pas celui de la découverte. Son enseignement y gagne une puissance dramatique qui tient l'auditeur en haleine. Fertile en coups de théâtre, les détours y alternent avec des raccourcis fulgurants qui précipitent la marche vers un dénouement que rien, parfois, ne laissait prévoir et qui, toujours, emporte la conviction. A côté de ses ouvrages directement destinés à l'impression, ces six leçons resteront comme un échantillon de son style parlé auquel la rédaction n'a rien fait perdre de sa saveur. La première leçon expose l'état de la linguistique à la fin du XIXe siècle. Elle critique les vues des néogrammairiens pour qui le son et le sens relevaient d'ordres entièrement séparés. Elle fait leur place aux résultats des recherches phonétiques, mais, par le biais d'une distinction entre phonétique motrice et phonétique acoustique, elle démontre qu'il est impossible de dissocier le son du sens, les moyens linguistiques de leurs fins. Si le son et le sens sont indissociables, quel est alors le mécanisme de leur union ? Dans la deuxième leçon, Jakobson prouve que la notion de phonème permet de résoudre ce mystère apparent ; il définit cette notion, retrace sa genèse et discute les interprétations qui en furent d'abord proposées. Poursuivant dans la même ligne, la troisième leçon aborde la théorie de la phonologie, fondée sur le primat de la relation et du système. Elle refuse de s'interroger sur la nature du phonème, question sans utilité ni portée, et, par une analyse réelle, elle établit l'originalité de cette entité linguistique en la comparant au morphème, au mot, à la phrase. Seule unité linguistique sans contenu conceptuel, le phonème, dépourvu de signification propre, est un outil servant à distinguer les significations. Aussitôt, deux problèmes se posent, qui font l'objet de la quatrième leçon. En premier lieu, la définition du phonème comme valeur distinctive implique que les phonèmes jouent leur rôle en raison non de leur individualité phonique, mais de leur opposition réciproque au sein d'un système ; cependant, entre ces phonèmes qui s'opposent, on ne distingue pas de connexion logique : la présence de l'un n'évoque pas nécessairement l'autre. En second lieu, si les rapports d'opposition entre les phonèmes constituent les valeurs primaires permettant de différencier les sens, comment comprendre que ces rapports soient beaucoup plus nombreux que les phonèmes qui en dérivent ? Jakobson montre que ces deux paradoxes découlent d'une conception erronée, selon laquelle les phonèmes seraient des unités indécomposables. Au contraire, dès qu'on les analyse en éléments différentiels, on accède à de nouveaux types de rapports qui, d'une part, offrent le caractère d'oppositions logiques, et qui, d'autre part, dans toutes les langues, sont moins nombreux que les phonèmes engendrés par le jeu de ces oppositions. La cinquième leçon illustre ces vues théoriques en décrivant et en analysant le consonantisme français. A cette occasion, on approfondit la notion de variante combinatoire, et on résout de façon positive le problème de la présence du phonème sur les axes des successivités et simultanéités. Cette démonstration résulte en partie d'un traitement original de la notion de more qui, il m'en souvient, devait enchanter Boas peu de temps avant sa disparition, au cours d'un dîner chez lui auquel Jakobson et moi fûmes conviés. La sixième leçon reprend et récapitule l'argumentation du cours entier. Mais les conclusions de Jakobson ne sont jamais répétitives. Elles conduisent l'auditeur au-delà du point où celui-ci croyait qu'il aurait licence de s'arrêter. Ainsi, dans ce cas particulier Jakobson l'amène à dépasser le principe saussurien de l'arbitraire du signe linguistique. Ce signe apparaît sans doute arbitraire quand on se place au point de vue de la ressemblance, c'est-à-dire quand on compare les signifiants d'un même signifié dans plusieurs langues ; mais, comme l'a montré Benveniste, pour chaque langue prise à part, il cesse de l'être au regard de la contiguïté perçue comme relation nécessaire entre signifiant et signifié. Dans le premier cas, le rapport est interne ; il est externe dans le second. C'est pourquoi le sujet parlant cherche à compenser l'absence de l'un par un recours à l'autre, en conférant un symbolisme phonétique au langage. Sur un terrain dont Jakobson expose les assises organiques, s'accomplit à nouveau l'union du son et du sens, méconnue par les phonéticiens traditionnels non pas tant pour avoir réduit l'activité linguistique à son substrat physiologique — point de vue critiqué dans la première leçon — mais, on le comprend alors, pour s'être bornés à traiter trop superficiellement cet aspect. * Aujourd'hui mieux que jamais, avec le passage des ans, je reconnais les thèmes de ces leçons qui m'ont le plus fortement marqué. Si hétéroclites que puissent être des notions comme celles de phonème et de prohibition de l'inceste, la conception que j'allais me faire de la seconde s'inspire du rôle assigné par les linguistes à la première. Comme le phonème, moyen sans signification propre pour former des significations, la prohibition de l'inceste devait m'apparaître comme la charnière entre deux domaines. A l'articulation du son et du sens répondait ainsi, sur un autre plan, celle de la nature et de la culture. Et, de même que le phonème comme forme est donné dans toutes les langues au titre de moyen universel par lequel s'instaure la communication linguistique, la prohibition de l'inceste, universellement présente si l'on s'en tient à son expression négative, constitue elle aussi une forme vide, mais indispensable pour que devienne à la fois possible et nécessaire l'articulation des groupes biologiques dans un réseau d'échange qui les met en communication. Enfin, la signification des règles d'alliance, insaisissable quand on les étudie séparément, ne peut surgir qu'en les opposant les unes aux autres, de la même façon que la réalité du phonème ne réside pas dans son individualité phonique, mais dans les rapports oppositifs et négatifs qu'offrent les phonèmes entre eux. « Le grand mérite de Saussure, dit Jakobson, est d'avoir exactement compris qu'une donnée extrinsèque existe déjà inconsciemment » (p. 29). On ne saurait douter que ces leçons apportent aussi une contribution capitale aux sciences humaines en soulignant le rôle qui revient, dans la production du langage (mais aussi de tous les systèmes symboliques), à l'activité inconsciente de l'esprit. En effet, c'est seulement à la condition de reconnaître que le langage, comme tout autre institution sociale, présuppose des fonctions mentales opérant au niveau inconscient, qu'on se met en mesure d'atteindre, par-delà la continuité des phénomènes, la discontinuité « des principes organisateurs » (p. 3o) qui échappent normalement à la conscience du sujet parlant ou pensant. La découverte de ces principes, et surtout de leur discontinuité, devait ouvrir la voie aux progrès de la linguistique, et des autres sciences de l'homme dans sa foulée. Le point est d'importance, car on a parfois contesté que dès sa naissance et notamment chez Troubetzkoy, la théorie phonologique impliquât le passage à l'infrastructure inconsciente. Or, il n'est que de comparer la critique faite ici de Scerba par Jakobson pour voir qu'elle coïncide en tous points avec celle formulée par Troubetzkoy, ce qui n'a rien d'étonnant quand on se souvient de l'intimité qui régnait entre leurs deux pensées : « Scerba et quelques autres élèves de Baudoin de Courtenay, écrit Jakobson (...), ont fait appel à la conscience linguistique du sujet parlant » (p. 52) faute d'avoir compris que « les éléments de la langue restent sous le seuil de notre dessein réfléchi. Comme disent les philosophes, l'activité linguistique fonctionne sans se connaître » (p. 53). Et Troubetzkoy : « Le phonème est une notion linguistique et non pas psychologique. Toute référence à la ‘conscience linguistique’ doit être écartée en définissant le phonème » (Principes de phonologie, p. 42 de la traduction française). La résolution du phonème en éléments différentiels, pressentie par Troubetzkoy mais accomplie pour la première fois par Jakobson en 1938, devait définitivement permettre « objectivement et sans aucune équivoque » d'écarter tout recours à « la conscience des sujets parlants » (p. 93). La valeur distinctive des éléments constitue le fait premier, et notre attitude plus ou moins consciente vis-à-vis de ces éléments ne représente jamais qu'un phénomène secondaire (p. 52-53). Sur un seul aspect de ces leçons, Jakobson ne maintiendrait probablement pas sa position d'il y a plus de trente ans. En 1942-1943, il pensait pouvoir dire — à l'époque, avec raison —que « la langue est l'unique système composé d'éléments qui sont en même temps signifiants et vides de signification » (p. 78). Depuis lors, une révolution s'est produite en biologie avec la découverte du code génétique, révolution dont les conséquences théoriques ne pouvaient manquer de retentir sur l'ensemble des sciences humaines. Jakobson l'a aussitôt compris ; il fut l'un des premiers à reconnaître et à mettre en lumière « l'extraordinaire degré d'analogie entre le système d'information génétique et celui de l'information verbale » (« La Linguistique » in : Tendances principales de la recherche dans les sciences sociales et humaines, Paris, Unesco, 1970, p. 526). Après avoir inventorié « tous ces caractères isomorphes entre le code génétique (...) et le modèle architectonique qui sous-tend les codes verbaux de toutes les langues humaines » (id., p. 529), il fait un pas de plus et pose la question de savoir « si l'isomorphisme de ces deux codes différents, le génétique et le verbal, s'explique par une simple convergence due à des besoins similaires, ou si les fondements des structures linguistiques manifestes, plaquées sur la communication moléculaire, ne seraient pas directement modelés sur les principes structuraux de celle-ci » (id., p. 530). Immense problème, que la collaboration entre les biologistes et les linguistes permettra peut-être un jour de résoudre. Mais, dès maintenant, ne sommes-nous pas en position pour formuler et résoudre, à l'autre bout de l'échelle des opérations linguistiques, un problème du même type bien que de portée infiniment plus modeste ? Il s'agit alors des rapports entre l'analyse linguistique et celle des mythes. Sur l'autre versant de la langue — celui tourné en direction du monde et de la société, au lieu de l'organisme — se pose la même question du rapport entre la langue et un système (plus proche d'elle, certes, puisqu'il en fait obligatoirement usage) mais qui, d'une autre façon que la langue, se compose d'éléments combinés entre eux pour former des significations, sans rien signifier par eux-mêmes quand on les prend isolément. Dans la troisième leçon, Jakobson établit contre Saussure que les phonèmes se distinguent des autres entités linguistiques — mots et catégories grammaticales — par un ensemble de caractères qu'on ne retrouve intégralement présent dans aucune. Sans doute les catégories grammaticales partagent-elles avec les phonèmes les caractères d'entités oppositives et relatives, mais, à la différence de ceux-ci, elles ne sont jamais négatives ; autrement dit, leur valeur n'est pas purement distinctive : chaque catégorie grammaticale prise à part porte une charge sémantique perçue par le sujet parlant (p. 76). Or, on peut se demander si tous les caractères du phonème ne resurgissent pas dans ce que nous avons appelé les mythèmes : éléments de construction du discours mythique qui, eux aussi, sont des entités tout à la fois oppositives, relatives et négatives ; pour reprendre la formule que Jakobson applique aux phonèmes, « des signes différentiels, purs et vides » (p. 78). Car il faut toujours distinguer la ou les significations qu'un mot possède dans la langue, du mythème qu'en tout ou en partie ce mot peut servir à dénoter. Dans la langue courante, le soleil est l'astre du jour ; mais pris en lui-même et pour lui-même, le mythème « soleil » n'a aucun sens. Selon les mythes qu'on choisit de considérer, il peut recouvrir les contenus idéels les plus divers. En vérité, nul, voyant apparaître le soleil dans un mythe, ne pourra préjuger de son individualité, de sa nature et de ses fonctions. C'est seulement des rapports de corrélation et d'opposition qu'il entretient, au sein du mythe, avec d'autres mythèmes que peut se dégager une signification. Celle-ci n'appartient en propre à aucun mythème ; elle résulte de leur combinaison. Nous sommes conscient des risques qu'on court à vouloir esquisser des correspondances d'ordre formel entre les entités linguistiques et celles que l'analyse des mythes croit mettre à jour. Ces dernières relèvent sans doute de la langue, mais, au sein de la langue, elles constituent un ordre à part en raison des principes qui les régissent. En toute hypothèse, on se tromperait gravement si l'on croyait que, pour nous, le mythème soit de l'ordre du mot ou de la phrase : entités dont on puisse définir le ou les sens, fût-ce de manière idéale (car même le sens d'un mot varie en fonction du contexte) et ranger ces sens dans un dictionnaire. Les unités élémentaires du discours mythique consistent, certes, en mots et en phrases, mais qui, dans cet usage particulier et sans vouloir pousser trop loin l'analogie, seraient plutôt de l'ordre du phonème : unités dépourvues de signification propre, mais permettant de produire des significations dans un système où elles s'opposent entre elles, et du fait même de cette opposition. En mettant les choses au mieux, les énoncés mythiques ne reproduiraient donc la structure de la langue qu'au prix d'un décalage : leurs éléments de base fonctionnent comme ceux de la langue, mais leur nature est plus complexe dès le départ. Du fait de cette complexité, le discours mythique décolle, si l'on peut dire, de l'usage courant de la langue, de sorte qu'on ne peut mettre exactement en parallèle les résultats ultimes qu'ici et là, les unités de rang différent produisent en se combinant. A la différence d'un énoncé linguistique qui ordonne, questionne ou informe, et que tous les membres d'une même culture ou sous-culture peuvent comprendre pour peu qu'ils disposent du contexte, le mythe n'offre jamais à ceux qui l'écoutent une signification déterminée. Un mythe propose une grille, définissable seulement par ses règles de construction. Pour les participants à la culture dont relève le mythe, cette grille confère un sens, non au mythe lui-même, mais à tout le reste : c'est-à-dire aux images du monde, de la société et de son histoire dont les membres du groupe ont plus ou moins clairement conscience, ainsi que des interrogations que leur lancent ces divers objets. En général, ces données éparses échouent à se rejoindre, et le plus souvent elles se heurtent. La matrice d'intelligibilité fournie par le mythe permet de les articuler en un tout cohérent. Soit dit en passant, on voit que ce rôle attribué au mythe rejoint celui qu'un Baudelaire pouvait prêter à la musique. Ne retrouve-t-on pas là aussi — bien qu'à l'autre extrémité de l'échelle — un phénomène analogue à ce « symbolisme phonétique » auquel Jakobson fait une grande place dans la sixième leçon ? Même s'il relève « des lois neuropsychologiques de la synesthésie » (p. 118) et, d'ailleurs, en vertu même de ces lois, ce symbolisme, lui non plus, n'est pas nécessairement pareil pour tous. La poésie dispose de nombreux moyens pour surmonter la divergence entre le son et le sens, que déplorait Mallarmé, dans les mots français jour et nuit. Mais, si l'on me permet d'apporter ici un témoignage personnel, j'avoue n'avoir jamais perçu cette divergence comme telle : elle me fait seulement concevoir ces périodes de deux façons. Pour moi, le jour est quelque chose qui dure, la nuit quelque chose qui se produit ou qui survient, comme dans la locution « la nuit tombe ». L'un dénote un état, l'autre un événement. Au lieu de percevoir une contradiction entre les signifiés et les particularités phoniques de leurs signifiants respectifs, je confère inconsciemment aux signifiés des natures différentes. Jour présente un aspect duratif, congruent avec un vocalisme grave, nuit un aspect perfectif, congruent avec un vocalisme aigu ; ce qui, à sa manière, fait une petite mythologie. Aux deux pôles de la langue, nous rencontrons ce vide dont parle Jakobson, et qui appelle un contenu pour le remplir. Toutefois, d'un pôle à l'autre, les rapports respectivement présent et absent s'inversent. Au plus bas niveau de la langue, le rapport de contiguïté est donné, celui de ressemblance manque. En revanche, à cet autre niveau qu'on pourrait dire hyperstatique (parce que s'y manifestent des propriétés d'un nouvel ordre) où la mythologie plie la langue à son usage, c'est le rapport de ressemblance qui est présent — à l'inverse de leurs mots, les mythes de peuples différents se ressemblent —, mais le rapport de contiguïté se dérobe puisque, comme on l'a vu, aucun lien nécessaire n'existe entre le mythe, comme forme de signification, et les signifiés concrets auxquels il peut venir s'appliquer. Reste que, dans un cas comme dans l'autre, le complément n'est ni prédéterminé, ni imposé. Tout en bas, là où la langue est en prise directe sur des lois neuropsychologiques qui actualisent les propriétés de cartes cérébrales entre lesquelles existent des homologies, le symbolisme phonétique trouve à s'exprimer. Tout en haut, dans cette zone où la langue transcendée par le mythe s'embraye sur des réalités externes, on verrait apparaître un symbolisme sémantique qui prend la place de l'autre. Mais, pour éloignés qu'ils soient aux deux bouts de la gamme sur laquelle s'échelonnent les fonctions linguistiques, ces deux symbolismes, l'un phonétique, l'autre sémantique, offrent une nette symétrie. Ils répondent à des exigences mentales du même type, tournées soit vers le corps, soit vers la société et le monde. A ces extensions possibles de sa pensée théorique que Jakobson récuserait peut-être, on mesure, en tout cas, l'ampleur du domaine qu'il a ouvert à la recherche, et la fécondité des principes sur lesquels, grâce à lui, celle-ci peut désormais se guider. Bien qu'anciennes, ces leçons n'illustrent pas un état de la science à un moment du passé. Aujourd'hui comme hier, elles font revivre une grande aventure de l'esprit. |
| Suivant > |
|---|


